50 ans de féminisme

Edith Maruéjouls : « C’est difficile pour les petites filles d’asseoir leur liberté »

Rencontre avec Edith Maruéjouls, géographe du genre et spécialiste de la question égalité filles-garçons, notamment dans les cours d’école.

Publié le 29 Fév 2024

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Dernière mise à jour le  29 Fév 2024  à  16h47.

Edith Maruéjouls, géographe du genre. Crédit : DR
Edith Maruéjouls, géographe du genre. Crédit : DR

Suite à l’enquête sur scène « Ces Marseillaises qui ont repris la rue », Margaux Mazellier interviewe Edith Maruéjouls sur les rapports de domination aux seins des établissements scolaires. En 2014, Edith Maruéjouls a fondé l’ARObE, l’Atelier Recherche Observatoire Égalité, un bureau d’études spécialisé dans l’aménagement égalitaire des espaces et la lutte contre les stéréotypes de genre. Elle est  également l’autrice de « Faire je(u) égal. Penser les espaces à l’école pour inclure tous les enfants »(Double ponctuation, 2022).

En quoi la question de l’égalité au sein de lespace public se joue-t-elle dès la cour de récréation ?

Même s’il y a de l’auto-organisation dans la relation fille-garçon cela peut être observé comme un miroir du monde adulte. La perméabilité entre ces deux espaces est très intéressante car c’est un lieu d’apprentissage de la vie ensemble. La cour d’école est d’ailleurs au cœur des questions féministes : qu’est ce qui est privé et qu’est-ce qui est public ? On apprend aux garçons à investir l’espace public. Les filles, quant à elles, sont reléguées à l’espace privé et une majorité d’entre elles décroche petit à petit de l’espace public.

Ce que l’on n’apprend pas à l’école, c’est la question du processus de l’inégale valeur sur les sujets que l’on porte en tant que filles. La question de la mise en scène de la force et de la performance masculine vient disqualifier et mettre en incapacité les filles. Cela ne se rattrape pas plus tard ou très peu. L’espace public est non-mixte en termes de relations femmes-hommes, au sens amical : se parler, jouer, rire ensemble, s’asseoir sur un banc…

L’école, où la non-mixité est encore la norme, préfigure aussi l’absence de relations amicales. On construit des classes d’âges et de sexes dès la petite section. On sépare les corps physiques selon des catégories sociales basées notamment sur une construction de genre, qui se fait à travers le choix, les jouets ou encore les tenues vestimentaires, et qui questionne directement la potentielle relation amicale qu’ils et elles pourraient avoir.

Enfin, cet espace interroge la question des violences sexistes. Car ces situations légitiment des formes de souffrances réelles ou symboliques qui ne sont pas entendues. Toute la question de la parole se joue là déjà. Pourquoi n’entend-on pas les petites filles dire « j’ai envie mais je ne peux pas », « je veux de la place pour moi », dire « non » ? L’école préfigure tout ça.

Vous dites que des attitudes de domination s’installent dès le plus jeune âge, comment cela se traduit ?

Cela se traduit par le cœur de la question féministe : la domination. Au-delà de l’égalité de principe qu’il peut y avoir dans ce lieu, un autre élément entre en compte pour les filles : la notion de pouvoir. Est-ce que je peux le faire ? Je pense à la question du football principalement joué par les garçons dans la cour. Les filles ont le droit de jouer avec eux, car c’est de fait un espace commun. Or, ce n’est pas qu’elles ne veulent pas, c’est qu’elles ne peuvent pas. C’est très différent. Lorsqu’elles demandent de jouer avec eux, souvent elles subissent un empêchement, un déni de droit. Les garçons peuvent leur dire non ou qu’elles sont nulles… C’est quelque chose que j’entends très souvent sur le terrain. La notion de pouvoir ici se traite aussi à travers le rapport de force, car c’est souvent une fille contre dix garçons.

C’est difficile d’asseoir sa liberté dans un espace qui n’est pas égalitaire. Et toute la question est là : est-ce qu’on peut être libre dans un espace qui n’est pas égalitaire ? Il ne s’agit pas de dire que tous les garçons ont ces comportements. Mais plutôt de remettre en cause la mise en scène uniquement masculine de la force. Ce n’est pas neutre de laisser les garçons jouer au foot au centre de la cour. Ce faisant, vous légitimez, vous renforcez, vous mettez en scène le fait que seuls les garçons sont forts au foot. Ainsi, on ne rend pas les filles sujets, on ne met pas leur propre force en scène. L’espace doit peut-être perçu comme un espace partagé dans lequel on ne va pas mettre en scène une force en particulier. Faire société, c’est pouvoir mettre en scène des relations et des corps physiques, qui jouent, qui se percutent, qui transpirent ensemble.

Au travers de l’ARObE, vous intervenez au sein des écoles ou des collèges. A partir de ces expériences de terrain, quels sont les aménagements à faire au sein des cours d’école pour que ce lieu soit plus égalitaire ?

On commence toujours par un phase d’observation. Pour que les enfants commentent eux-même ce qu’il se passe dans la cour. A partir de ces remarques et des problématiques spécifiques de chaque établissement, on passe à la phase d’expérimentation. Il y a pleins de choses simples à faire pour réorganiser le temps de récréation. Les filles, qui ont des activités pratiquées le plus souvent à l’intérieur (la danse, les perles…) peuvent par exemple occuper l’espace extérieur. On peut aussi transformer le terrain de foot en terrain de jeu collectif dans lequel on va travailler sur des activités qui rééquilibrent les rapports potentiels de domination. Donc proposer, non pas des sports fédérés car c’est la mise en scène de ceux qui pratiquent à l’extérieur, mais des jeux de ballons ou des activités avec des tracés dynamiques au sol à la craie.

Faire société, c’est aussi pouvoir dialoguer. On peut réhabiliter les espaces calmes de la cour. Les livres marchent très bien par exemple dans la relation fille-garçon. Les établissements mettent en place des espaces de lecture où les élèves peuvent chuchoter, ce qui permet de remettre de l’intime dans la relation. On peut aussi, installer un espace avec des chaises et des tables au milieu de la cour pour dessiner ou faire des activités artistiques. Cela fait jouer ensemble filles et garçons, petits, grands et enfants aux besoins spécifiques. Car la relation fille-garçon se construit sur une dominance acceptée par les adultes qui fait dominer toutes les autres. En effet, sur le terrain de foot, il y a rarement des enfants autistes ou en surpoids. Cet espace-là ne met en scène qu’une catégorie de garçons. Or, lorsque l’on fait le jeu de la mixité, on se rend tout de suite compte qu’il y avait plein d’enfants qui voulaient jouer mais qui ne pouvaient pas. Tous ces moments-là créent des souvenirs d’intimité, de joie, de confiance entre les filles et les garçons. Un levier, selon moi, si on veut réduire les violences entre les adultes.

Propos recueillis par Margaux Mazellier


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