50 ans de féminisme

Les marches exploratoires des féministes

Pour analyser le sentiment d’insécurité dans la rue, des femmes explorent la ville ensemble pour proposer des solutions.

Publié le 22 Fév 2024

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Dernière mise à jour le  22 Fév 2024  à  15h59.

Crédit : Collages féministes Marseille
Crédit : Collages féministes Marseille

À quoi cela ressemble d’être une femme dans l’espace public ? Selon un sondage IPSOS de 2021, en France, 81% des femmes interrogées ont déjà été victimes de harcèlement de rue. Et, comme le montre le « Baromètre Sexisme 2023 », publié par le Haut Conseil à l’Égalité, la peur restreint le mouvement : neuf femmes sur dix adoptent des « conduites d’évitement » pour ne pas subir de sexisme.

Pour permettre aux habitant.es de se réapproprier leur quartier et l’espace public en général, des associations proposent des « marches exploratoires ». Des marches en non-mixité où des femmes d’un quartier analysent le sentiment d’insécurité qu’elles peuvent ressentir dans l’espace public. Elles élaborent, ensuite, des pistes d’amélioration de la situation. Un outil de plus en plus plébiscitées par les pouvoirs publics locaux comme en témoigne le rapport du Centre Hubertine Auclert sur les femmes dans l’espace public publié en 2018.

Évaluer l’espace public sous le prisme du genre

Mis en place en à Aix-en-Provence en 2021 et aujourd’hui mené à Marseille par Solidarité femmes 13 en partenariat avec le CIDFF 13 , « La rue est à nous » est un cycle demarches dans quatre quartiers de la ville : au Plan d’Aou, à La Sauvagère, Malpassé, la Plaine et au Plan d’Aou. C’est dans ce quartier que la première marche s’est tenue le 28 Novembre 2022, notamment avec Les Femmes du Plan d’Aou en action, une association fondée en 1998 par Souad Boukhechba, qui nous avions découvert lors de l’enquête sur scène « 50 ans de féminisme, ces marseillaises qui ont repris la rue ».

« On construit l’itinéraire avec les habitant.es, en fonction de leurs trajets quotidiens et des endroits qu’elles évitent ou au contraire qu’elles fréquentent beaucoup », explique Margaux Barou, chargée de projet au pôle formation et sensibilisation de l’association Solidarité femme 13. Le jour J, doté.es d’un carnet d’enquête produit par l’association, les habitant.es arpentent leur quartier : « C’est un support pour guider l’observation. On se demande comment on se sent à cet endroit, est-ce que notre ressenti diffère si on est en journée ou en soirée, on analyse qui se sent légitime de fréquenter l’espace… L’idée c’est vraiment d’évaluer lespace public sous le prisme du genre ». Avant d’ajouter : « Mais bien que chaque quartier ait ses spécificités, ce qui ressort le plus souvent, cest plutôt l’insalubrité, les problèmes d’éclairage public, le déficit de transports en commun ou encore l’insécurité liée aux trafics de drogue ».

« La rue est à nous »

Au fil de la marche, les habitant.es évoquent le harcèlement de rue qu’elles peuvent subir mais aussi parfois des violences conjugales : « Il était important pour nous que cet espace soit en non-mixité. Pour que les participant.es puissent se sentir libres de prendre la parole et se confier si elles en ressentaient besoin », explique Margaux Barou. Depuis peu, ces marches sont suivies d’ateliers de sensibilisation dont les thématiques sont choisies en fonction des besoins identifiés pendant la déambulation : « On évoque le consentement, les stéréotypes de genre, les violences faîtes aux femmes, les droits des femmes, la représentation des femmes dans l’espace public… », liste Margaux Barou. Ces marches exploratoires permettent également aux femmes d’occuper physiquement l’espace public : « C’est assez fort symboliquement, un groupe de quinze femmes qui marchent dans la rue surtout occupée par les hommes. Je me souviens lorsqu’on est passé.es au Cours Julien lors de notre dernière marche, tous les gens en terrasse nous regardaient avec des grands yeux », ajoute Margaux Barou. Certain.es participant.es remarquent ainsi le manque d’espaces de convivialité spécifiquement dédiés aux femmes dans lesquels elles pourraient se retrouver ou venir se réfugier. Après la marche  justement, elles élaborent des propositions d’amélioration de la situation à partir de leurs observations. Ces dernières sont ensuite présentées sous forme de recommandations aux élus des mairies de secteurs de la ville. « Prendre la parole devant des élus participe aussi à un développement de leur pouvoir dagir, elles qui, pour la plupart, ont souvent limpression de ne pas être entendues par les pouvoirs publics », relève Margaux Barou.

Cependant, selon certain.es chercheur.es, comme la sociologue Laure Ferrand, cet outil présente plusieurs limites. Dans Les marches exploratoires de femmes. Quand un dispositif à visée participative renforce le pouvoir d’agir des professionnels de l’action sociale (2016), elle explique que le dispositif représente une triple injonction pour les participant.es : celle à être une « bonne » interlocutrice c’est-à-dire soumise à la logique « de partenariat et de  coopération », celle à l’autonomie individuelle qui dépolitiserait les inégalités, et enfin celle à s’émanciper selon une logique descendante. Elle conclut son texte ainsi : « Les marches exploratoires sont un exemple parmi beaucoup dautres de ces espaces « technocratiquement » pensés comme « émancipatoires » mais qui ne réinterrogent pas les formations des opinions, la conception pyramidale de lespace public et social ».

Margaux Mazellier


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