Transport maritime

Partie 3 – CMA CGM : «Le salaire de la peur»

Malgré des primes ou des rémunérations intéressantes, le « management par la peur » sévit dans certains services à la CMA CGM.

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Dernière mise à jour le  6 Fév 2024  à  9h07.

Le « management par la peur », comme l’appelle Leïla*, a une histoire à la tour CMA CGM. C’est ce qu’explique un spécialiste de l’économie maritime qui souhaite rester anonyme : « Dans le milieu, on sait que la CMA CGM a un fonctionnement très personnel. Tout le monde doit savoir qu’il est sur un siège éjectable. On sait que des gens sont recrutés et finissent par partir au bout de 6 ou 12 mois, parfois en burnout, parce qu’ils ne correspondent pas. Ce sont des gens normaux dans une boîte compliquée. »

Les « management meeting », dont nous ont parlé plusieurs témoins, en sont l’exemple le plus marquant. Ces réunions hebdomadaires rassemblent autour du PDG les principaux cadres dirigeants de l’entreprise et peuvent être très violentes. Certains participants sont dénigrés, en ressortent en pleurs. Dans une enquête sur « Le système Saadé » de novembre 2022, L’Obs raconte que Rodolphe Saadé lui-même a subi des humiliations publiques du temps de son père.

Moins sanguin que ce dernier ou que sa sœur Tanya, Rodolphe a la réputation d’être, par contre, très autoritaire. Dans une interview au Monde, en février 2022, ce cinquantenaire toujours tiré à quatre épingles et d’apparence très calme expliquait : « On peut me dire non bien sûr… Mais pas trop. » La dernière à l’avoir fait est l’éphémère directrice des ressources humaines du quotidien La Provence. Elle aurait refusé de s’excuser d’avoir tenu tête à Rodolphe Saadé dans une réunion de direction. Arrivée le 1er octobre 2023, elle est repartie le 31.

Ce « management par la peur » au plus haut de la tour a des conséquences. Dans une espèce de réaction en chaîne, beaucoup de directeurs renvoient la pression sur leurs subalternes. Et ainsi de suite. Des managers sont aussi déplacés au gré de leurs performances, parfois du jour au lendemain, quitte à déstabiliser des équipes.

Dans leur réponse à Mediavivant, la CMA CGM se défend et assure au contraire avoir « toujours favorisé le bien-être de ses collaborateurs et mis en place des dispositifs sociaux, notamment par accord d’entreprise, plus favorables que le code du travail ou la convention collective ».

Elle explique aussi mettre à leur disposition une salle de sport ou un espace médical. Et même des vélos électriques ! Surtout, elle affirme « avoir mis en place depuis plusieurs années un ensemble cohérent de mesures permettant de sensibiliser, prévenir, alerter, agir pour garantir des conditions de travail adaptées (système d’alerte, formations obligatoires, etc). »

Turnover : deux fois la moyenne nationale

Le troisième armateur mondial réfute également un turnover important à son siège. Il est de 32% au niveau du groupe selon son rapport 2022 sur les relations sociales de l’entreprise. Deux fois la moyenne nationale. Mais la compagnie jure qu’il n’est que de 2,14 % à la tour, le siège. Cela semble très peu au regard des affirmations de nos témoins.

Pour beaucoup d’entre eux, la contrepartie de ce management toxique sont des rémunérations importantes. Selon Leïla, son salaire était autour de 5 000 euros bruts par mois, 15 % au-dessus de la moyenne locale à boulot égal. Ce que confirme Emilie*, qui a travaillé plusieurs années aux ressources humaines. « C’est la fourchette pour le middle management, le management intermédiaire. Il y a aussi des rémunérations indécentes, pour ceux que l’entreprise va chercher : au-dessus de 150 000 euros par an, voire beaucoup plus », explique-t-elle.  « À la CMA, on est trop payé pour ce que l’on fait. Mais les niveaux de rémunérations sont élevés parce que l’entreprise a une mauvaise image et un fort turnover. C’est donc compliqué de recruter à Marseille. La rémunération est finalement le seul facteur de rétention. Et c’est ce qu’il y a de pire en RH, car les gens sont malheureux, ne sont pas épanouis, mais ne partent pas ». Cela ne se sait pas toujours car « quand quelqu’un part ça se passe rarement mal, parce que les Saadé sortent le portefeuille. »

La politique salariale est effectivement attrayante. Il y a des augmentations liées à l’ancienneté. Il y a aussi les négociations obligatoires qui suivent plus ou moins l’inflation, des augmentations personnelles, des primes exceptionnelles et individuelles, de l’intéressement. Dans sa réponse, la direction de l’armateur explique qu’en 2023 il y a eu une augmentation générale de 6 %, une enveloppe d’augmentations individuelles de 2% et des primes ou intéressements.

Dans sa réponse à Mediavivant, la compagnie maritime s’enorgueillit aussi de mener « une politique volontariste de distribution de la richesse créée collectivement, c’est sans doute la raison pour laquelle nos rémunérations sont au-dessus de la moyenne des entreprises de notre taille et/ou des entreprises de la région. »

En 2021, certains salariés ont pourtant ri jaune malgré des primes équivalentes à quatre mois de salaire. La CMA CGM venait de réaliser une année exceptionnelle avec 16,4 milliards d’euros de bénéfices nets, et avait été généreuse. Mais Evergreen, son concurrent taïwanais, l’avait été encore plus : ses primes ont grimpé jusqu’à 40 mois de salaire ! Son bénéfice était cependant trois fois moins important que celui de la CMA CGM.

Un syndicalisme faible

Délégué syndical central CFDT, Olivier Patin est le seul représentant d’une organisation syndicale à nous avoir répondu. Les deux premiers, la CFE-CGC et FO, nous ont snobés. La CFE-CGC réclamait pourtant en janvier dernier une étude sur la santé des cadres de la CMA.

Le cédétiste confirme que les rémunérations de la CMA CGM sont intéressantes. Mais aussi qu’elles sont pour la multinationale un moyen de garder ses salariés, notamment à Marseille. 

« Il peut y avoir du management toxique, personne ne peut le nier. La situation dépend de la pression et du manager. Il y a des services qui sont plus sollicités et, au siège, c’est plus compliqué. » Mais il tempère immédiatement : « C’est comme partout en France. »

Olivier Patin assure que ces questions de souffrance au travail sont surtout utilisées par les salariés dans des négociations salariales ou de départ. In fine, le syndicaliste reprend assez largement le discours de la CMA sur sa gestion de la souffrance au travail : « Sur les cas de harcèlement, la direction est réactive. Elle déclenche à chaque cas des audits de cabinets indépendants. On négocie sur ce sujet, on discute aussi de l’égalité hommes-femmes ou des risques psychosociaux ». Il poursuit : « Pour les horaires décalés, on fait tout pour que ce soit pris en compte par l’entreprise. Les shipplaners, par exemple, ceux qui gèrent les chargements des navires, étaient exploités parce qu’ils doivent être tout le temps disponibles. Il y a donc eu un accord, ils ont des primes pour ça. Donc vous acceptez ou non la contrainte. »

En revanche, il dit ne pas être au courant des condamnations pour harcèlement moral de la CMA CGM d’octobre 2022 et mai 2023. On a du mal à le croire. Nos témoins sont moins surpris. Plusieurs nous ont expliqué qu’à la CMA CGM les salariés n’attendent pas grand-chose des syndicats. 

Ancienne responsable de service à la direction des ressources humaines, Emilie se rappelle de longues discussions avec les syndicats sur…les haricots verts de la cantine.

Elle estime surtout que la CMA CGM est un acteur trop important pour que les seuls syndicats en soient le contre-pouvoir. Pour elle, c’est d’abord à l’Etat de jouer ce rôle, par le biais des impôts et de la loi. Mais ça n’est pas le cas. La taxe sur les superprofits évoquée en 2022 a été enterrée et le troisième armateur mondial bénéficie toujours d’un régime fiscal spécifique : la taxation sur la capacité de transport de ses bateaux. En 2022, le Sénat avait calculé que ça ne représentait que 2 % de ses profits en  2021. Contre 25 % pour les autres entreprises.

Moderniser les ressources humaines

Bien que désormais loin de l’entreprise, Yann lui ne décolère pas : « Il n’y a jamais eu de mise en place de vraie politique RH, à part la gestion administrative des RH. Puisque la CMA a maintenant du fric, elle doit avoir une réflexion sur la qualité de vie au travail. »

La famille Saadé n’en prend pas le chemin. Pour cause de retour à la normale du trafic et des tarifs, les embauches ont été gelées et l’accord sur le télétravail – deux jours par semaine – commence à être remis en cause par la direction. Il avait été soutiré de haute lutte au sortir de la crise du Covid-19.

Les trois dernières années, la CMA CGM a pourtant offert à la famille Saadé les moyens de repenser son management et l’organisation du travail dans son groupe. Son bénéfice net devrait encore dépasser largement les 3 milliards d’euros en 2023.

Mais la fratrie a préféré se diversifier et sécuriser ses revenus en multipliant les acquisitions pour maîtriser l’ensemble de la chaîne de transport : le prestataire de transport Colis Privé, la branche logistique du groupe Bolloré, la compagnie maritime marseillaise La Méridionale, pour n’en citer que quelques-unes. L’endettement de la multinationale a aussi fondu.

Avec ses investissements dans les médias et sa charité bien ordonnée, la famille Saadé continue aussi à gagner en influence. Et en tranquillité.

Jean-François Poupelin

*Pour protéger les témoins, les prénoms ont été anonymisés


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