Environnement

Partie 2 : L’opposition au réensauvagement

Dans le Vercors, une « Réserve de vie sauvage » connaît une forte opposition des locaux. Un bras de fer est engagé. Ce sont deux visions de la nature qui s’opposent.

Publié le 27 Mar 2024

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Dernière mise à jour le  2 Avr 2024  à  13h26.

Transcription

Nous arrivons dans le Vercors avec ces falaises qui surplombent la Vallée du Rhône.

En 2019, environ 20 000 donateurs ont participé à l’achat du domaine de Valfanjouse vendu pour 2,3 millions d’euros. Plus de la moitié de la somme provient de campagnes de financement participatif. Un pied de nez aux chasseurs ou du moins, ils peuvent le ressentir comme tel.

Domaine de Valfanjouse, dans le Vercors. Crédit : R. Collange/Aspas

Le domaine est un ancien parc de chasse où était organisé des sortes de safaris. Il comprend un enclos avec des bêtes que l’Association pour la protection des animaux sauvages (Aspas) n’avait pas projeté d’acheter au départ. 240 hectares du domaine sont encore clôturés. Sur l’autre moitié, la nature est laissée tranquille.

Le domaine de Valfanjouse se situe à une cinquantaine de kilomètres à l’Est de Valence. Une fois le col des Limouches et ses 1086 mètres d’altitude passé, nous basculons dans une étroite vallée.  Léoncel, c’est 46 habitants, une abbaye datant du XIIe siècle, son gîte maintes fois recommandé par le guide du Routard, son auberge fermée en ce début de mois de février… 

Parlez de l’Aspas à Léoncel et vous ne vous ferez pas beaucoup d’amis. À la mairie, le nom de l’association est accueilli par un haussement d’épaules et un souffle faussement dissimulé. À nos demandes, on nous répond par: « On demande l’Aspas, l’Aspas… mais les paysans, eux, on leur demande jamais leur avis ». 

Alerte spoiler : Oui, on les a rencontrés. Au téléphone, la maire n’est pas très loquace pour le moment :  «L’Aspas? Ça va être vite fait. Ici, tout le monde est contre».

En continuant notre route, nous croisons de nombreux chemins clôturés avec cet avertissement « chasse réservée ». Une barrière fait exception : « Chasse interdite » est-il indiqué. Il est aussi rappelé que le site est sous « vidéosurveillance 24/24 ». Nous sommes à l’entrée de la réserve.

Un chemin balisé est ouvert aux randonneurs. Régulièrement, un logo de chasseur barré rappelle l’interdiction. La réglementation est stricte: on ne peut pas camper, faire des feux, laisser ses déchets, pêcher ou s’adonner à la cueillette… «L’homme qui passe et ne laisse pas de trace y a toute sa place », explique souvent Gilbert Cochet. 

La libre évolution porte ses fruits discrètement. La régénérescence est longue mais on aperçoit de nouvelles pousses. La réserve de vie sauvage abrite, entre autres, des cerfs élaphes, des chevreuils, des chamois, des sangliers, bien sûr. Il ne serait pas non plus étonnant de croiser des loups qui ont élu domicile dans le Vercors. Dans le ciel, vous pouvez avoir la chance d’observer des aigles royaux. 

La réserve est encore jeune et il est difficile de savoir à quel point la population d’espèces animales a augmenté. J’ai grandi non loin de là, au pied du Vercors, à Chabeuil. Voir des cerfs, biches, chamois lors de balades dans la montagne n’était pas rare mais pas systématique non plus. Lors de mes deux jours de reportages, j’ai aperçu des cervidés quasiment à chaque trajet en voiture. Les rencontres n’étaient pas furtives. Les biches attendaient que je me gare sur le bas-côté, que je m’approche, que j’allume l’appareil photo, pour déguerpir quand je m’apprêtais à enclencher. 

Cette réserve est connue des Drômois, de Valence à Die. Chacun à un avis, rarement positif, contrairement à d’autres réserves de l’Aspas. L’acmé des tensions entre agriculteurs, éleveurs, chasseurs et l’ASPAS a été atteint le 21 août 2020. Une manifestation réunissant plus de 700 personnes,  selon Le Dauphiné Libéré, a défilé dans les rues de Crest pour s’opposer au «réensauvagement des zones rurales», accompagnées de vaches et de brebis.

Ce qui focalise l’attention du président de la Fédération des chasseurs de la Drôme, Rémi Gandy, est l’enclos de chasse. Avant que l’Aspas ne devienne propriétaire, des cerfs ou des daims y étaient élevés pour être abattus par des clients. L’Aspas ne peut pas les relâcher. Ces bêtes risqueraient de déstabiliser l’écosystème local. Or, d’après Rémi Gandy, la clôture n’est pas assez étanche. 

Un bras de fer entre éleveurs, chasseurs et l’Aspas

Début 2022, l’Aspas est accusé d’avoir laissé s’échapper des cerfs sika venus d’Asie. La préfecture a autorisé des tirs de prélèvement et certains ont été abattus. L’ association mène aujourd’hui une campagne de stérilisation des bêtes de l’enclos. Tous les cerfs sika et les sangliers ont été stérilisés, comme les deux tiers des daims. 

Rémi Gandy poursuit sur un autre dossier: les cas de maltraitances dont seraient victimes les animaux dans l’enclos. En novembre dernier, le mensuel Le Chasseur français dénonçait dans ses colonnes des cas de malnutrition et de cannibalisme entre sangliers avec des photos difficilement soutenables de bêtes éventrées, issues d’une banque d’images. La journaliste se serait procurée le compte-rendu d’une réunion qui s’est tenue il y a près d’un an à la mairie, mais ce compte-rendu n’a jamais existé selon l’Aspas, qui engage des poursuites pour diffamation. 

L’association a publié sur son site un extrait du rapport vétérinaire effectué par la direction départementale de la protection des populations, le 7 juillet 2022 : « Nous n’avons pas décelé de signes directs ou indirects de mauvais traitements des animaux observés (sangliers, mouflons, cervidés). Les animaux présentaient un bon état physique (pouvant être mis en lien partiellement probablement avec le nourrissage) et un comportement normal ou en voie d’habituation à la présence humaine. » 

La préfecture nous a confirmé que le contrôle vétérinaire n’a pas révélé de maltraitance animale, et ajoute « ni avant » le contrôle de 2022.

Le sujet met tout de même mal à l’aise l’association. Elle n’a obtenu l’autorisation de nourrir les animaux que depuis fin 2021. Les sangliers ont aussi été victimes d’un parasite, le Metastrongylus sp, qui se manifeste sur l’animal par une toux et peut entraîner la mort. Les sangliers ont été vermifugés. 

Attaque et contre-attaque. Le bras de fer entre éleveurs-chasseurs d’un côté, et l’Aspas de l’autre fait rage. Les programmes de protection et particulièrement de réensauvagement sont critiqués pour ne pas prendre en compte les populations locales.

La maire, Jacqueline Charve, la maire de Léoncel, nous a finalement accueillis chez elle, non loin du domaine de Valfanjouse. Elle se souvenait de moi enfant. De quoi débloquer la situation, dans ce dossier sensible localement.

L’élue s’inquiète surtout du fonctionnement de l’association et se plaint d’avoir des référents changeants. Elle n’a jamais emprunté le chemin de randonnée, pourtant ouvert au public. Pour elle, cette forêt reste une propriété privée. Ce sont deux visions de la nature qui s’opposent.

 « Il y avait du pâturage. Il y a une belle prairie, une belle bâtisse qui appartenait aux moines cisterciens. C’était un beau domaine Valfanjouse, commente Jacqueline Charve. C ‘est fini parce que ça va se refermer avec la politique qu’ils ont de ne rien toucher. Les pâturages, ça se referme très vite. Ça fait mal. »

 La place des agriculteurs

Là où l’Aspas observe une forêt qui revit, la maire voit un domaine qui se referme. Dans cette région, les habitants ont gagné leurs exploitations sur la forêt. C’est un combat qui s’est étalé sur plusieurs générations. Pour eux, une prairie, c’est beau. Elle sonne comme une victoire.

Étalée sur 4 300 hectares, la commune ne compte plus que cinq exploitations. Elle perd des habitants. La mairie a bien tenté d’acheter le domaine, mais le prix était trop élevé. Jacqueline Charve craint une hausse du foncier.  Elle évoque son voisin, un éleveur, par ces mots: «Le pauvre Valery, il est tout seul dans la ferme. Cette terre lui revenait de droit à la limite. Mais pas à ce prix-là ». 

À quelques centaines de mètres, la ferme de Valéry Vassal surplombe le domaine de Valfanjouse. La nuit est en train de tomber, des chiens de chasse aboient gentiment à notre arrivée. Plusieurs chats décampent. Valéry Vassal élève en bio 50 vaches laitières. 

Il gagne un peu plus de 1 000 euros par mois grâce à son exploitation. « Je vis grâce aux subventions » dit-il. Son épouse travaille à 20 kilomètres de là. Il doute de la pérennité de son exploitation et du passage de témoins à ses enfants : « Si les jeunes n’arrivent pas à rester, pas à vivre, on ne peut pas dire que c’est la fin de Léoncel mais on peut y arriver. On avait quand même des prairies et on aurait pu faire quelque chose de convenable, pas faire de l’élevage intensif, dit-il.  J’ai trois enfants. La seconde est à fond dans les vaches laitières. Le dernier est à fond dans les tracteurs. Après, je leur fais voir la réalité du métier. Ils peuvent encore changer d’avis ».

Avant le changement de propriétaire, Valéry Vassal avait un accord oral avec le bailleur. Il avait le droit de faucher 30 hectares par an. Avec ce foin, le bailleur nourrissait ses bêtes. Le reste, Valéry pouvait le garder. Une sécurité en période de sécheresse. Cet accord tacite n’a pas été renouvelé. Il a aussi souhaité mettre quelques bêtes en pâturage sur le domaine. Cette requête a aussi été refusée par l’Aspas. 

En réponse, Béatrice Kremer-Cochet, naturaliste et membre du conseil d’administration de l’Aspas, monte sur scène pour expliquer leur démarche.

« Les 490 hectares que l’Aspas a racheté ne sont pas des terres agricoles et n’ont pas été exploitées depuis 50 ans Depuis une cinquantaine d’années, c’était une chasse privée, commerciale. Un peu l’équivalent du safari africain mais en France. Les locaux n’y avaient pas accès », précise-t-elle. « On a l’impression que c’est le pauvre agriculteur mais il possède 100 hectares en propre ».

« Pour nous, il n’est pas question de réensauvager toute la France. Il y a des parties de forêts qui ont besoin d’être exploitées. On a besoin du bois, c’est un matériau super », rappelle-t-elle.

Une forme d’élitisme leur est reproché sur le terrain, par le fait qu’ils soient « des Parisiens ». Face à cette défiance, Béatrice Kremer-Cochet rappelle ses origines rurales et alsaciennes : « Dans les salariés de l’Aspas, il y a très peu de Parisiens, explique-t-elle. On est allé voir les habitants, les maires des communes pour expliquer le projet. On a essayé de dialoguer ».

À la question de savoir s’il faut supprimer la chasse, Gilbert Cochet, naturaliste et co-auteure de « L’Europe réensauvagée, vers un nouveau monde » précise que cela dépend des territoires et des animaux : « il y a des espèces où il faut supprimer la chasse comme pour le chamois qui s’autorégule. Ça ne sert à rien. Le chamois ne fait aucun dégât. Ce n’est pas comme le cerf ou les biches qui peuvent faire des dégâts aux arbres ».

A suivre dans la troisième partie qui sera publiée le 3 avril : dépasser le conflit entre l’homme et la nature. 

Jean-Baptiste Mouttet


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