Petite enfance

Partie 1 : La course aux profits

Des mères dont les enfants ont été victimes de manque de repas témoignent sur scène. Elles racontent les dérives de certaines crèches privées à but lucratif.

Publié le 20 Déc 2023

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Dernière mise à jour le  5 Jan 2024  à  14h20.

Transcription

Depuis un an, c’est la crise dans le monde des crèches, bien loin des images de communication douces et attirantes pour les parents. 

Les grands groupes privés, qui monopolisent le secteur, veulent éviter de devenir « le prochain Orpea de la petite enfance », du nom de cette multinationale de maisons de retraite, en plein accident industriel depuis 2022,  depuis  des révélations de maltraitance. L’aboutissement d’une course effrénée aux profits dans certains établissements.

Dans la petite enfance, le déclencheur a été un drame terrible : la mort d’un bébé à Lyon l’an dernier.  Des rapports accablants s’en sont suivis, des inspections, deux livres d’enquête, dont notre ouvrage « Le Prix du berceau »  écrit avec Mathieu Périsse. Cela a braqué le projecteur sur des maltraitances économiques et systémiques dans ce monde parfois opaque. De quoi provoquer une réaction politique et nationale, encore jamais vue.  

Des maltraitances économiques

Depuis septembre, le gouvernement fait des annonces pour  remettre de l’ordre, contrôler et revaloriser ce secteur. Le but est de créer un service public de la petite enfance d’ici 2025, dont feront partie les entreprises. Les acteurs de terrain, qui se battent depuis des années contre la souffrance au travail et contre la dégradation de l’accueil des bébés, attendent encore de savoir avec quels moyens et quelles garanties.

Le 15 septembre, le gouvernement a convoqué les quatre entreprises qui concentrent la majorité des crèches privées à but lucratif. On les surnomme “les big four”, les quatre géants du secteur. Leur nom vous dit sûrement quelque chose : Les Petits Chaperons Rouges, Babilou, la Maison Bleue et People&Baby. 

En enquêtant sur ces groupes, nous avons découvert des problèmes exacerbés dans le secteur privé à but lucratif, notamment dans des grands groupes adossés à des fonds d’investissements. Certaines crèches fonctionnent bien mais cela repose sur la capacité de résistance d’une directrice ou d’un directeur face à la pression du chiffre, face aux commerciaux.

En avril,  l’inspection générale des affaires sociales a révélé un rapport sévère. Les inspecteurs analysent des « maltraitances institutionnelles », une qualité d’accueil « très dégradée » dans certaines crèches en France. Le rapport  pointe des risques de dérives systémiques dus au « travail à la chaîne », à une « banalisation des faits de violence » ou à une méconnaissance des signalements à faire. Il s’inquiète de constater la même stratégie de financiarisation à l’œuvre que dans les maisons de retraite.

Des cas extrêmes de violences physiques ont également été recensés, d’après 2 000 témoignages  environ :  « des enfants laissés dans des couches souillées », insultés, brûlés, frappés, gavés de force, parqués ou jetés dans leur lit. 

En plus de ce rapport, les professionnels nous ont raconté la course aux berceaux, preuves à l’appui, et les mauvaises conditions de travail qui en résultent: une pression pour remplir, pour optimiser les coûts ; une surcharge de travail, trop d’enfants par adulte, un manque de formation, tout en étant sous-payées. Un cocktail dangereux alors que tout le secteur est en surchauffe 

Car, en  France, il manque 200 000 places et 10 000 professionnelles. La moitié des établissements est touchée par cette pénurie, que ce soit dans le privé ou dans le public

Modes de gardes des jeunes enfants en France. Crédit : Mediaviant

Il faut savoir que 18% des enfants seulement sont gardés en crèche, d’après des chiffres de 2021. La grande majorité le sont par leur famille et par des assistantes maternelles.

Les gouvernements successifs ont essayé de résorber cette pénurie, quitte à assouplir les règles pour ouvrir le marché au secteur privé à but lucratif.

Près d’1/4 de ces crèches est géré par le privé, soit 115 000 places environ. Un boom en seulement vingt ans.

Les différents types de crèches. Crédit : Mediavivant

Car le marché ne s’est ouvert au privé qu’en 2004. Il pèse près d’un milliard et demi de chiffre d’affaires depuis, selon un rapport de Matignon de 2021.  

Ces dix dernières années, les entreprises ont même créé 80% des nouvelles places de crèches. Notamment grâce au développement des micro-crèches – qui n’accueillent qu’une douzaine d’enfants -, plus rentables et plus faciles à mettre en place. 

Parmi ces grands groupes, People&Baby est l’entreprise par qui le scandale est arrivé…

Des « usines à bébés» 

Remontons un an en arrière. 

Le 22 juin 2022, le pire va se produire dans une micro-crèche du groupe People&Baby, dans un quartier proche de la gare Part-Dieu à Lyon. Une employée, seule en poste, doit faire le ménage et accueillir les premiers enfants en même temps. Un bébé s’agrippe à elle. Excédée par les pleurs, et pour d’autres raisons, elle commet l’impensable : elle lui fait ingérer de force du Destop, de la soude caustique utilisée pour déboucher les canalisations. Quelques heures plus tard, la fillette de 11 mois, empoisonnée, décède. Le procès n’a pas encore eu lieu. Les scellés sont toujours posés sur la porte d’entrée de l’établissement, comme le montre cette photo prise récemment. On y voit la nature de l’infraction  : « meurtre » .

L’émotion, nationale, n’est pas encore retombée et pousse les politiques à agir.

Plus d'un an après, les scellés sont encore sur la porte d'entrée de la crèche Danton Rêve de People&Baby, fermée depuis la mort d'un bébé à Lyon en juin 2022. Crédit : Alberto Campi/We Report

Plus d’un an après le meurtre d’un bébé dans la crèche Danton Rêve de People&Baby à Lyon, les scellés sont toujours posés sur la porte d’entrée. Lyon, novembre 2023. Crédit : Alberto Campi/We Report

Depuis le choc, les langues se délient encore plus sur la mauvaise gestion de certaines structures.  Peut-on être seul avec des enfants en bas âge ? Les salariées sont-elles suffisamment formées, contrôlées, soutenues ? Que faire contre leur surcharge de travail ?

Mathieu Périsse, journaliste à Médiacités à Lyon et co-auteur du livre « Le prix du berceau », commence à enquêter à ce moment-là. Il retrouve des cadres de grands groupes, qui ont quitté le secteur de la petite enfance,  des repentis parfois, désabusés par ce qu’ils appellent la « course folle » aux profits. Un appel à témoignages nous a permis de recueillir de nombreuses informations.

Tout le secteur est sous pression mais les crèches municipales sont épargnées sur un point : elles recherchent l’équilibre et non le profit. Les crèches publiques n’ont pas à optimiser, en rognant au maximum sur les coûts, les salaires ou les fournitures, ni à répondre aux exigences de commerciaux  qui cherchent à vendre des heures, à  trouver des enfants ou à surbooker. 

Les salariées ont souvent l’impression d’être dans des « usines à bébés », avec des cadences infernales. Les premiers symptômes des dérives quand les économies se font sur les jouets, sur le matériel,  les fournitures. Des activités promises, à grands renforts de publicité comme des ateliers bilingues, n’ont pas toujours lieu, faute de temps, de moyen ou de compétences.  Quand ce ne sont pas des économies faites sur les couches ou la nourriture dans certains cas.

Le personnel absent n’est pas remplacé à temps. Le secteur n’attire plus vu les conditions de travail. Les directrices de crèches, parfois sans expérience, peuvent se retrouver catapultées à la tête de plusieurs structures, le nez dans des tableurs excel avec des objectifs intenables à suivre. Quand il y a une directrice dans la crèche. Non loin d’ici, à Vitrolles, un groupe de parents a vécu une mauvaise expérience dans un établissement du plus grand groupe de France, Les petits chaperons rouges, dans la zone industrielle de l’Étang de Berre.

Des repas en moins à Vitrolles

Crèche Couperigne à Vitrolles du groupe Les Petits Chaperons Rouges, mai 2023. Crédit : D. Gastaldi
Crèche Couperigne à Vitrolles du groupe Les Petits Chaperons Rouges, mai 2023. Crédit : D. Gastaldi

Le 19 janvier 2023, Doris Vallejo, une mère de famille prend son courage à deux mains et écrit dans le groupe Whatsapp des parents ceci : « Je voudrais savoir si vous aussi vos enfants ont très faim quand vous les récupérez  le soir afin de faire remonter les infos ». Ce simple message va ouvrir la porte à d’autres témoignages.

En confrontant la directrice, puis la coordinatrice et le responsable régional du groupe, les familles réalisent peu à peu qu’ il n’y a pas assez de repas certains jours.  Le lendemain d’une réunion à la crèche, une mère Nesrine Baraffe, enseignante de profession, décide d’aller constater par elle-même. Le 4 avril, Nesrine porte plainte. Voici ce qu’elle raconte au policier : 

« Je suis rentrée à la crèche et je suis allée à l’atrium, c’est là où les enfants prennent le repas. Devant moi, il y avait l’îlot où mangeait ma fille. Sur le chariot se trouvait les barquettes du prestataire avec écrit dessus : 5 P. (…) J’ai alors compris que 5 P voulait dire 5 portions »

Sauf que ce jour-là, il y avait huit enfants, soit trois repas de moins. Grâce à leur alerte, une enquête interne montrera qu’il manquait régulièrement des repas, jusqu’à 8 repas certains jours. À d’autres moments,  il y en avait plus que prévu.

Le groupe Les Petits Chaperons Rouges assure que la politique de l’entreprise est  100%  de repas par enfant, sans chercher à faire d’économies sur la nourriture. Pour eux, il s’agit d’un « manquement » individuel. La directrice a été licenciée depuis. L’entreprise rappelle également qu’il y a toujours des réserves, des petits pots en stock en cas de soucis.

 Ce qui est dénoncé, c’est la fréquence de ces  fameux « manquements ». Ce ne sont pas des cas isolés, comme aimerait le faire croire les grands groupes de crèches. Il faut savoir que nous avons reçu des dizaines de témoignages dans ce groupe et dans d’autres. Des  directrices ou salariées nous ont raconté comment elles ont reçu  des consignes d’enlever 1 à 2 repas par jour, pour anticiper de probables absences et diminuer le budget.

La plupart du temps, ça peut passer…Mais le jour où tous les enfants sont au complet, les portions doivent être partagées.  Elles se retrouvent à couper des omelettes ou des fruits en quatre, à partager  des compotes ou à foncer faire des courses en urgence  à la supérette du coin car les enfants ont faim.

Être performant sur les repas

En 2018, il y a déjà eu des alertes dans trois crèches du groupe Les Petits Chaperons Rouges, dans le Val d’Oise.  Un cabinet indépendant a dressé un rapport alarmant basé sur les témoignages des salariés : les repas sont insuffisants et il y a une restriction de fournitures. L’entreprise a contesté cet audit, qui avait fuité dans une émission Pièces à Conviction.

Dans un autre document interne, nous avons découvert que Les Petits Chaperons Rouges versaient une prime de performance aux directrices qui peut atteindre jusqu’à 3 800 euros. Parmi les critères, il y avait le « ratio de repas commandés par enfants présents ». Ce critère représente 10% de la prime, soit près de 400 euros. En interne, une source nous a expliqué que cette prime pouvait avoir des effets pervers en poussant des directrices à faire le maximum d’économies sur les repas afin d’arrondir leur fin de mois. Contactée, l’entreprise assure que ce critère était destiné à lutter « contre le gaspillage alimentaire ». Mais depuis, ce critère a été retiré.

Dans le cas de Vitrolles, neuf parents ont porté plainte selon les chiffres du parquet d’Aix-en-provence, au mois de juin.  Certains ont alerté la presse, La Provence ou BFM.

Des parents enquêtent

Dans ce groupe, deux mères ont mené l’enquête et sont interviewées en longueur sur scène : Lisa Sedjerbi, assistante sociale de formation qui a  fait plusieurs signalements sur la crèche, et Jessica Scalerandi, fonctionnaire qui a travaillé pour la police judiciaire auparavant. 

Toutes les deux étaient des parents-relais, un peu comme des parents d’élèves. Leurs enfants ne sont plus dans cette crèche, ce qui leur permet de parler plus librement aujourd’hui. Lisa Sedjerbi a alerté les différentes autorités lorsque les parents ont eu la confirmation que des repas étaient commandés en moins.

Le 21 mars 2023, Lisa écrit notamment à la PMI, la protection maternelle et infantile  qui inspecte les crèches : « Nos enfants ont été victime de malnutrition et d’insécurité compromettant leur développement psychique et physique. Sous prétexte que le problème est « résolu » personne ne prend ses responsabilités antérieures et aucune réponse réelle n’est apportée par le groupe Les Petits Chaperons rouges »

L’équipe était très instable dans la crèche également. Grâce à des mails internes, on peut affirmer qu’il y a eu au moins 7 professionnelles qui se sont succédé en un mois et demi, entre février et mars 2023. Un turnover très important. Mais c’est très fréquent dans les crèches, quelque soit l’entreprise. « Le beau projet éducatif qu’on payait n’existait plus. Les enfants étaient juste gardés », regrette Lisa, qui a dû poser des arrêts de travail. Après avoir retiré son enfant de la crèche, Jessica n’avait d’autre choix que de l’emmener au travail, dans le plus grand commissariat de Marseille, ou le confier à ses parents.  « Mon conjoint a entrepris une démarche de reconversion car ça a entraîné une culpabilité chez nous », poursuit Jessica. Depuis que le scandale a éclaté, Les Petits Chaperons Rouges assure que l’équipe est stabilisée. 

 « Nos enfants ne sont plus à la crèche, ils ne sont plus victimes de ce qu’il se passe mais d’autres enfants le seront, alerte Lisa. Quels sont les moyens de contrôle ? ». Début décembre, Lisa a écrit un mail à Charlotte Caubel, secrétaire d’État auprès de la première ministre chargée de la petite enfance, en espérant que leur histoire serve de leçon.

Daphné Gastaldi

Dans la seconde partie (replay disponible le 3  janvier), Daphné Gastaldi interview la députée Michèle Peyron (Renaissance), co-rapporteure de la mission flash sur les crèches en novembre 2023.


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